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Ce texte est publié tel que l’auteur l’a écrit, avec des corrections d’orthographe minimales.
Nos peaux sont égales aux tissus fripés qui traînent sur les étals de marché, elles ont autant de plis qu’un vieux accordéon, qu’on aurait abandonné pour cause d’usure, ne donnant plus qu’une mauvaise sonorité.
Voici comment Darnell et Ramiro commentaient leur état physique actuel, ils avaient réciproquement, lui, quatre vingt douze ans et elle quatre vingt neuf ans. Pris par la main ils se promenaient lentement en se dirigeant vers leur lieu de recueillement. Un simple banc en fer légèrement rouillé, dans un parc proche de leur maison. Ils lui rendaient visite régulièrement tous les jours depuis de nombreuses années, à exception des jours de pluie.
Là, une fois installés, ils évoquaient tout un passé commun de plus de quatre vingt cinq ans. Ramiro avec un brin d’humour disait à Darnell qu’il pouvait lire dans chaque plissure de sa peau, les informations de toutes les histoires et aventures qu’elle avait vécues, et il lui disait :
Ramiro : Tu sais Darnell, il me suffit de déplier un peu tes rides et sans le moindre effort je peux lire parfaitement tout ton passé, ta peau t’a servi de bibliothèque archivée minutieusement page après page, toutes les évidences de ton vécu.
Darnell : Avec un ton moins courtois, lui répondait tu sais Ramiro les tiennes de rides non seulement elles conservent aussi tout ton passé, mais elles ont une différence par rapport aux miennes c’est que les tiennes l’on peut à peine les toucher tellement elles sont vieilles et fragiles. Leur lecture nécessiterait l’expérience de personnes habituées à lire les parchemins d’époques lointaines.
Voilà comment ce couple vivait les quelques instants qu’ils passaient ensemble sur leur banc favori, et à chaque jour ils revivaient un morceau du vécu de leur vie. Mais ils avaient une particularité, c’est qu’ils reprenaient le film de leur existence en commun depuis leur âge respectif de chacun, en régressant vers le passé.
Et le déroulement de leur vie commençait par les derniers événements marquants ; comme celui de la dernière semaine : la visite traditionnelle chez le docteur, visite commune, en présence l’un de l’autre. Ceci ils le faisaient depuis le premier jour de leur union, cela faisait aujourd’hui soixante dix ans, qu’à chaque visite chez le docteur ils se devaient d’aller ensemble. Ils avaient un pacte non signé, mais un accord tacite qu’ils avaient su respecter jusqu’à ce jour. Ainsi se disaient ils, on sera au courant de toutes les maladies de chacun. Leur longévité fit qu’il fallut l’existence de trois docteurs successifs, pour suivre sans interruption leur état de santé et pouvoir compléter ainsi leurs énormes dossiers médicaux.
Dossier médical qui était parfaitement à jour malgré les nombreuses années passées, durant lesquelles il y eut toutes sortes de situations. Guerres, exodes, catastrophes, changements de docteurs etc... mais leur bible de santé avait résisté à tout cela, et ils en étaient fiers, à chaque fois qu’ils voyaient le docteur la consulter, pour y rajouter les conclusions de la visite présente.
Main dans la main, les yeux posés l’un sur l’autre, assis comme deux jeunes adolescents ils étaient là, face au docteur qui les questionnait, et leur donnait les recommandations d’usage. Jamais ils n’avaient eu de maladies graves, Darnell ne connut ni grossesse, ni accouchements, car tout simplement elle n’avait pas eu d’enfant.
Ce manque d’enfant n’avait en rien troublé l’harmonie parfaite de ce couple, tous deux étaient sortis du même orphelinat.
Qu’il était loin ce temps où l’on ne pouvait qu’obéir à des ordres stricts et durs se disaient ils ! En pensant aux années passées dans un lieu si inhospitalier. Alors qu’aujourd’hui leur principal souci n’était autre que suivre un quotidien bien réglé, où tout était chronométré, et ordonné comme une partition de musique.
Cette pensée de l’orphelinat, ainsi que les conversations sur le contenu historique de leurs rides respectives, firent qu’ils décidèrent de s’interroger sur leur origine, et essayer de savoir d’où ils venaient, et qui ils étaient. Ce désir surgit sans autre explication, et d’un commun accord ils se mirent en quête de trouver les éléments nécessaires, pour connaître enfin, après toute une vie, leur propre histoire.
Mission difficile et compliquée !
Ce nouvel événement ne changea en rien les habitudes prises depuis tant d’années. Le matin très tôt, Darnell se levait comme toujours avec douceur sans faire le moindre bruit, afin de ne pas réveiller son adorable mari qu’elle contemplait à chaque fois, avec un tendre regard d’amour avant de quitter la chambre. Ensuite elle se dirigeait vers la salle de bain où lentement elle s’arrangeait du mieux qu’elle pouvait, pour affronter une journée de plus.
En se regardant dans le miroir, elle se souvenait du visage qu’elle avait eu auparavant. Ah ces rides ! s’exclamait elle à voix haute, elles sont l’indicatrice de ma vieillesse, elles ne m’enlaidissent pas, mais elles me changent. Hier peau fraîche aujourd’hui peau flétrie et demain qui sait ! Et que faire ? vivre avec elles !
Cela faisait vingt neuf ans qu’elle ne cessait de se répéter la même phrase, depuis le jour où à ses soixante ans elle aperçut pour la première fois une marque inhabituelle sur son visage. Une ride ! Ce jour là, elle s’en alla rapidement rejoindre son mari Ramiro avec un air affolé, en lui disant :
Darnell : Ramiro ! Ramiro ! regarde ! regarde ! Ce qui vient de me sortir sur le front. Une ride ! Une ride ! Me voilà maintenant aussi vieille que toi. Tu ne seras plus le seul vieux de la maison. À compter de ce jour nous serons deux vieux.
Ramiro : Et bien ! Bienvenue au club des vieux ! Vois tu je me sentais bien trop seul. Et de plus en ricanant il lui dit j’avais l’impression que je vivais avec une jeune demoiselle, moi le vieux, imagine toi ! Un peu ce que les gens pouvaient penser.
Cette petite pensée lui mit un sourire lumineux sur son visage ridé…
La suite d’Amour ridé est dans le recueil